[Partie 3/3] – Faire entrer dans les esprits la « nécessité » de l’Union européenne

Par quelle sorte de rationalisation les européistes de tous bords justifient-ils la nécessité d’accepter les institutions européennes, donc de renoncer à la souveraineté nationale ? Deux arguments sont invoqués ici : la transformation modernisant la démocratie autour des droits individuels, et la prétendue acceptation par les urnes de la construction européenne par les Français.
Tout d’abord, le renoncement à la démocratie, au sens de gouvernement du peuple par lui-même, est justifié par une modification insidieuse mais massive du sens de la démocratie. Cette dernière est censée être transformé par la modernité et la mondialisation. Il ne s’agit plus de lier la démocratie à un peuple ou à un territoire, mais de la lier au sujet de droit, l’individu lui-même. En effet, la législation européenne n’a de cesse de faire reculer les droits collectifs et d’empêcher toute autonomie nationale dans les politiques économiques et sociales au sens très large (donc l’essentiel de la politique tout court car toute orientation significative concerne directement ou indirectement l’orientation économique générale). Sur l’effet d’éviction des processus démocratiques collectifs par les règles et les traités européens, il est difficile de refouler une pareille évidence. Citons Alain Supiot, qui maîtrise tous les arcanes du droit européen. « Comme le montre le cas d’école de la « crise grecque », il y a là bien plus que le procédé bien connu de privatisation des bénéfices et de socialisation des pertes : une remise en cause frontale du droit des peuples à se gouverner eux-mêmes. Le mot d’ordre de Hayek visant à « détrôner la politique » et à instaurer une « démocratie limitée » qui mette hors de portée électorale la question de la répartition des richesses est ainsi méthodiquement mis en œuvre en Europe. » Et encore : « Dans les faits, ces dispositifs d’inspiration cybernétique [les critères de Maastricht et le TSCE] ont pour principal effet de placer les démocraties dans un rapport de dépendance vis-à-vis de la Commission et de la Banque centrale européenne. Le lien d’allégeance vis-à-vis de ces deux instances non élues prend alors le pas sur la loi dans la détermination des politiques économiques et sociales [1]». L’ouvrage récent de la philosophe Catherine Colliot-Thélène a effectué la théorisation et la promotion idéologique de cette démocratie découplée de tout peuple et de tout territoire identifiable, et ramenée aux seuls droits individuels : « La Démocratie sans « Demos », Paris, PUF, 2011. Au moins, les choses sont claires et ont le mérite (chez elle) d’être frontalement assumées (au demeurant son livre, bien que fondamentalement contestable, reste d’une grande qualité). Quant aux droits subjectifs individuels, dont l’expansion semble ne pas avoir de fin, on peut penser que c’est une sorte de miroir aux alouettes. L’abandon de l’État-nation souverain, condition de l’État social, aboutit à n’en garder que l’appareil d’État, c’est-à-dire sa capacité administrative et coercitive dégagée de la souveraineté qui en faisait une forme politique. Cet abandon aura entraîné le recul de nos libertés individuelles réelles, qui ne se confondent pas avec nos droits subjectifs. Nous réinventons alors à nos dépends l’eau sucrée en découvrant que nos libertés individuelles dépendent concrètement de notre liberté commune.
Une autre justification de la suppression européenne de la démocratie par la démocratie, si l’on peut résumer ainsi par ce paradoxe ce genre de rhétorique, est souvent avancée. On nous dit que, certes, la souveraineté est plus qu’entamée par l’intégration européenne, et avec elle la faculté du peuple de se gouverner lui-même, mais c’est le peuple qui a légalement autorisé ce processus, par ses représentants ou en personne, acceptant ainsi de limiter toujours plus profondément sa souveraineté. Il n’a jamais exigé de revenir sur le traité de Rome (qui ne dit mot consent ?), et lorsqu’il fut enfin consulté en 1992 pour ratifier le stratégique traité de Maastricht, il l’approuva. Nous rappelons que le Oui à Maastricht, d’une courte majorité (51,04 %), ne fut obtenu que par l’implication directe de François Mitterrand, qui martela que la souveraineté de la France ne serait pas impactée significativement, et que la France serait plus forte dans cette nouvelle entité européenne, et avec la monnaie unique (!). 13 ans après, la nation savait à quoi s’en tenir de ces promesses présidentielles et des conséquences concrètes de la déconstruction européenne, et vote massivement Non à 54,67 % (et une participation égale à celle de 1992, d’un peu plus de 69 %) au « traité établissant une constitution pour l’Europe ». On connaît hélas la suite, et il est probable que l’on ne demande plus jamais son avis au peuple français… On ne voit pas en quoi l’on peut sérieusement invoquer l’autorisation des Français à leur supposé renoncement à leur propre souveraineté, et au perpétuel chèque en blanc que constitue la dilution de cette dernière au profit des diverses instances antidémocratiques européennes.
Enfin, il faut rappeler une chose à ceux qui semblent croire que les institutions européennes auraient reçu une autorisation démocratique à déconstruire la démocratie. L’usine à gaz que constitue l’empire technocratique européen, n’est pas un ensemble institutionnel stable, déjà répertorié et facilement compréhensible mais un « OPNI », objet politique non identifiable. Cet aveu, et cette trouvaille lexicale, proviennent de Jacques Delors lui-même, alors Président de la Commission européenne lors de son intervention à la première Conférence intergouvernementale le 9 septembre 1985 lançant le projet du marché unique : « on ne peut pas écarter que, dans trente ans, quarante ans l’Europe formera un OPNI – une sorte d’objet politique non identifié ». Et en effet, ceux qui ont la naïveté d’approuver de leur voix ce processus, ne savent rigoureusement pas ce qu’ils autorisent ainsi, puisque cet ensemble institutionnel est en mutation permanente. Ce processus européen de déconstruction permanente des souverainetés nationales et des processus démocratiques qui leur sont liés, ne révèlera sa nature politique réelle qu’à la fin, s’il y en a une. C’est alors que ceux qui l’ont approuvé sauront réellement ce qu’ils ont autorisé de leur voix. Avouons qu’il y a des procédures d’autorisation électorale plus transparentes et légitimes. De toute façon, on juge un arbre à ses fruits. La gouvernance par traités qui a remplacé les processus démocratiques n’a été capable que de nous assurer la pire croissance des pays occidentaux, le chômage de masse, la désindustrialisation, la déconstruction permanente du droit du travail, de l’État social, des services publics. Quel électorat pourrait réellement approuver un tel processus ?
Mais la principale justification de l’acceptation de l’aventure européenne comme un destin sans retour, quels que soient les désastres qu’elle entraîne, c’est l’affirmation sans arrêt répétée, jamais démontrée, et pas même argumentée, que « l’Europe » (les traités néolibéraux qui constituent l’Union européenne, la montagne de droit qui en dérive, et les institutions faites pour appliquer l’ensemble sans se préoccuper de la volonté des peuples, le tout en dérégulant la concurrence et en interdisant la coopération économique) « c’est la paix »… Il faut donc se pencher sur cette affirmation qui constitue le seul talisman des européistes endurcis contre les durs effets de réel provenant de l’objet de leur foi religieuse.
L’UE et la paix en Europe, une inversion historique
Les européistes affirment que la construction européenne a permis la paix en Europe occidentale depuis soixante ans. D’après eux, les peuples européens sont sujets à des passions nationalistes et guerrières (ce en quoi on reconnaît là que ce processus est l’enfant naturel de la haine de classe devenu majoritaire chez les classes éduquées, cf. les parties antérieures de ce dossier). Il s’ensuit dans leur logique que le dépassement des souverainetés nationales et ce qui en découle, à savoir la suppression des mécanismes démocratiques les plus directs, devraient nous garantir la paix.
Les raisons réelles de la paix entre les pays membres de l’Union européenne ne peuvent en aucun cas être imputées à cette dernière. Le massacre de près de cent millions de personnes en moins d’un demi-siècle suivi d’une guerre froide organisant « l’équilibre par la terreur » des armes nucléaires sont les facteurs évidents de l’impossibilité de la guerre en Europe jusqu’à la fin de cette guerre froide. Ils ont à l’évidence un rôle plus déterminant que le marché unique, qui n’autorise qu’une concurrence commerciale dérégulée entre les pays européens, accentuant toujours plus les inégalités et les tensions entre eux. La guerre froide, de 1945 à 1990, a rendu tout simplement impossible le moindre conflit militaire entre les nations européennes. C’est également elle qui explique la création de l’OECE (ancêtre de l’OCDE) en 1948 en même temps que le plan Marshall, de la CECA en 1950, puis de la CEE en 1957, sous l’impulsion et la direction américaine. Ces créations institutionnelles sont pensées comme le pendant économique de l’OTAN, qui date de la même période, visant le même adversaire. Citons Marcel Gauchet : « Il importe de le rappeler, contre un renversement propagandiste de l’ordre des facteurs devenu routinier : c’est la paix des nations qui a permis la construction européenne, et non l’inverse[2] ». Ou encore Jean-Pierre Chevènement : « […] comme si c’était « l’ Europe » et non l’équilibre stratégique – et bien vite nucléaire – entre les États-Unis et la Russie qui avait assuré la paix, après 1945, sur un continent détruit et recru de guerres[3] ». On peut enfin citer Hubert Védrine, pourtant européiste patenté, mais qui n’a pour autant pas l’intention de passer pour un naïf concernant l’histoire stratégique et géopolitique du continent européen : « Exemple d’argument vain : « L’Europe c’est la paix. » Si cela signifie que c’est l’Europe qui a fait la paix, c’est inexact. L’Europe était le champ de bataille. Ce sont l’URSS puis les États-Unis et leurs alliés, qui ont vaincu Hitler et imposé la paix […]. Affirmer que c’est « l’Europe » qui a empêché une nouvelle guerre n’est pas convaincant non plus. Il n’y a jamais eu, depuis l’après-guerre, le moindre risque de guerre entre Européens de l’ouest, dans la même alliance militaire depuis 1949, et tous guéris du nationalisme et préoccupés de reconstruction économique. S’il y a eu un risque de guerre en Europe, cela était du fait de l’affrontement entre les États-Unis et l’URSS, et ce n’est pas « l’Europe » qui nous en a protégé, mais l’alliance atlantique et la dissuasion nucléaire [4]».
Sur ce sujet crucial (non pas qu’il y ait le moindre débat sérieux puisque les inlassables affirmations, sous forme de mantras, sur l’équation entre « Europe » et « paix » se passent de toute argumentation), il faut mentionner le chapitre consacré au sujet par l’historien Olivier Delorme, agrégé d’histoire et spécialiste reconnu des Balkans et de l’histoire de la Grèce, dans son excellent ouvrage 30 bonne raisons pour sortir de l’Europe, Montpellier, H&O, 2017. Bien que son livre prenne la forme (et le titre) d’un pamphlet, on se tromperait lourdement si on prenait cet ouvrage pour une série d’affirmations arbitraires ou tendancieuses. Chaque démonstration est soigneusement argumentée et historiquement référencée. Si seulement l’armée innombrable de tous ceux qui affirment religieusement le mantra de la paix par les institutions européennes faisait preuve d’autant de sérieux… Est ici grossièrement ramassé en quelques phrases (que l’auteur nous pardonne), son court mais décisif chapitre intitulé « L’Europe n’est pas la paix » (p.29) : « […]D’abord parce que l’Europe n’est pour rien dans l’équilibre des forces qui, seul, a garanti l’état de non-guerre générale en Europe de 1945 à 1990, ensuite parce qu’elle porte des responsabilités écrasantes dans les guerres de sécession yougoslaves. […] Dans ce processus [celui de la Guerre froide], la déclaration Schuman ne joue strictement aucun rôle : elle arrive une fois la messe dite. Et dans ce contexte géostratégique européen, une guerre franco-allemande est simplement inimaginable : qui peut penser que le tuteur américain, qui distribue les crédits et les armes, la laisserait éclater ? Sans compter que l’Allemagne est désarmée et que la France a bien assez de l’Indochine. Quant à une guerre entre les deux Europe, le risque d’apocalypse nucléaire l’interdit. Ce qui a assuré la paix en Europe jusqu’en 1990, ce n’est pas l’Europe mais l’équilibre de la terreur. C’est peut-être moins romantique mais c’est la réalité. […] Pressée de retrouver son arrière-cour slovène et croate – où les alliés oustachis croates des nazis avaient allègrement génocidé les Serbes et les Juifs entre 1941 et 1944 -, la bonne Allemagne de M. Kohl s’empressa de violer, le 23 décembre 1991, la décision prise le 16 par le Conseil européen de geler la reconnaissance des indépendances autoproclamées. […] En passant outre, l’Allemagne récemment réunifiée montrait pour la première fois le crédit qu’elle accordait désormais au cadre européen, dès lors que celui-ci ne coïncidait pas avec ses ambitions. Puis l’Europe joua un rôle déterminant dans le déclenchement du conflit en Bosnie-Herzégovine. »
Sans parler de son rôle actuel de valet supplétif des États-Unis dans le conflit ukrainien actuel, États-Unis qui ont littéralement tout fait pour provoquer une intervention armée de la Russie, fournissant ainsi un prétexte parfait pour détruire son économie et ses forces armées. Manque de chance pour eux, ce scénario préparé depuis des décennies, s’est révélé spectaculairement contre-productif. En tout cas, le retour de la guerre sur le continent, dans l’ex-Yougoslavie comme en Ukraine, aura à chaque fois vue l’UE comme un facteur de guerre, et non de paix.
La paix en Europe est d’abord issue des guerres de libération nationale de 1939-1945, et avant tout de l’incroyable et inédit effort de guerre soviétique, sans compter l’opiniâtre résistance anglaise, le tout finalement supporté par l’énorme capacité militaro-industrielle américaine. Le facteur le plus stratégique reste le sacrifice héroïque des soldats soviétiques et de la population de l’URSS. Il faut sans cesse rappeler que ce sont les Soviétiques qui payèrent, et de très loin (plus de 11 millions de militaires soviétiques morts, face aux presque 200 000 soldats américains décédés soit un rapport proche de 1 pour 60) le plus lourd tribut à la résistance militaire face aux nazis, les empêchant de faire perdurer leur empire plus longtemps en brisant leur fantastique mobilisation guerrière et criminelle (3 soldats allemands sur quatre ont été tués par l’armée soviétique). La paix en Europe est d’abord et avant tout née de cet effort inouï. Cette paix en Europe est immédiatement suivie de la constitution de deux blocs, l’un sous la domination américaine, l’autre sous celle de l’Union soviétique. En 1945 les États-Unis utilisent deux bombes nucléaires contre le Japon, inutiles militairement, afin de démontrer la nouvelle puissance de feu dont ils disposent grâce à l’arme nucléaire dont ils pensent être les seuls pendant longtemps à avoir le monopole. En 1949, ils sont pourtant rejoints par l’URSS qui exécute alors son premier essai nucléaire afin de rattraper l’avance stratégique américaine. C’est là que commence réellement la guerre froide, qui durera jusqu’en 1991. L’Alliance atlantique est alors créée, toujours en 1949. Dès la fin de 1950 elle commence à se transformer en organisation militaire intégrée permanente sous une direction américaine. En 1952 le Royaume-Uni acquiert à son tour la bombe atomique, tandis que les États-Unis font le premier essai d’une bombe à fusion thermonucléaire (bombe H) dix fois plus puissante que les bombes à fission. Cette technologie est maîtrisée dès l’année suivante par l’URSS. En 1955, la RFA jusqu’alors désarmée, rejoint l’Alliance atlantique, avec pour mission de reconstituer le plus vite possible la plus grosse armée conventionnelle massée sur le front de l’Est. En réaction l’URSS forme la même année le Pacte de Varsovie, pendant soviétique de l’OTAN. Les deux blocs, militairement intégrés, possédant un vaste arsenal nucléaire, se font désormais face pendant plusieurs décennies « d’équilibre de la terreur ».
En réalité, les institutions européennes auront été consommatrices passives d’une paix qui ne devait rien à elles, et par elles-mêmes totalement incapables de produire un ordre pacifique du continent. Dès l’écroulement de l’Union soviétique, la guerre refait immédiatement son apparition sur le continent européen avec l’éclatement de la Yougoslavie. L’Allemagne, véritable boutefeu dans cette histoire tragique, puis les institutions européennes et l’OTAN, y ont une lourde part de responsabilité. Les pays membres de l’UE n’ont aucune indépendance militaire, étant liés à l’OTAN de par les traités. Ils sont donc dépendants de la direction militaire et géostratégique américaine. Une stratégie américaine dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’est pas un facteur de paix. Dès 1991, l’UE se laissera entraînée dans les guerres d’Irak, catastrophe humanitaire, militaire et stratégique, puis d’Afghanistan, jusqu’à la politique actuelle de pompier pyromane en Syrie. Sans compter la stratégie irresponsable de tension avec la Russie et avec l’Iran, et bientôt sans doute avec la Chine (et déjà avec la Corée du Nord et le Venezuela). Tout ce discours platement propagandiste sur l’UE et la paix est à vrai dire indécent. Il est en tout cas rigoureusement contrefactuel.
En outre, les guerres entre pays voisins développés aspirant tous à la démocratie et dont les populations, par ailleurs vieillissantes, sont intégrées socialement par le développement des structures publiques, sont plus qu’improbables. Sauf à revenir sur de tels facteurs puissants de pacification par une politique de destruction des acquis sociaux, des processus démocratiques et des structures publiques, couplée à une politique de concurrence dérégulée sur fond de déflation et de chômage de masse. Précisément la ligne des institutions européennes, qui semblent vouloir reproduire les erreurs les plus flagrantes des années 1930, décalque de la politique désastreuse du chancelier Brüning[5]. Il n’est sans doute pas exagéré d’affirmer qu’il y a la paix en Europe malgré la gouvernance néolibérale européenne. Il serait sans doute prudent de ne pas trop compter sur la stabilité éternelle de cette situation.
Idéologie européiste et fond anthropologique
Il nous faut comprendre par quels biais idéologiques les classes éduquées de tous bords politiques, de toutes les traditions anthropologiques que recèle la France, en arrivent à accepter l’empire technocratique européen comme un destin. Nous mobilisons ici (très schématiquement) les très utiles modèles anthropologiques des systèmes familiaux et leurs conséquences symboliques élaborés par Emmanuel Todd dans tous ses ouvrages depuis 1981, date de parution de son premier opus mêlant anthropologie, histoire et politique[6].
Pour les classes éduquées françaises qui participent au substrat anthropologique majoritaire en France, à savoir la famille nucléaire égalitaire, favorisant une symbolique libérale et égalitaire (faible autorité du père, égalité des enfants pour l’héritage), l’acceptation des contraintes européennes imposant hétéronomie et inégalités sociales est à première vue étonnant. Mais il semble que le projet européen soit vu avec des lunettes différentes par cette tranche éduquée, émancipée des classes populaires et désormais pourvues d’un biais inégalitaire de par ce fait. L’État politique souverain et centralisé avait toujours symbolisé pour la famille libérale l’imposition d’une autorité faisant violence à la liberté individuelle. Les normes européennes sont vues ici comme des normes techniques, que la mondialisation impose peu ou prou universellement de manière égale, ou tendant à cela. Elles remplacent avantageusement, dans cette vision enchantée, les décisions politiques issues d’une majorité, vues comme des « caprices » politiques des peuples imposant telle ou telle orientation arbitraire aux individus, y compris les plus « éclairés » (c’est la « tyrannie de la majorité »). Une règle qui ne semble pas provenir d’une volonté individuelle ou collective identifiable, particulière, qui n’émane pas d’un dirigeant ou d’une institution en position de décider de manière volontariste, n’apparaît pas comme une privation de liberté mais comme une contrainte objective, impersonnelle. Comme la pesanteur qui limite nos mouvements, mais qui ne provient pas d’une volonté qui s’imposerait à nous. Les croyants européistes qui proviennent d’un fond anthropologique libéral et égalitaire arrivent à transformer le plomb liberticide européen en or d’un ordre universel technique, juridique et objectif, libéré des caprices politiques de la majorité tyrannique… Il est inconvenant d’imposer une direction collective provenant d’une décision commune arbitraire à partir du moment où l’on peut s’en passer. Les seules contraintes inévitables proviennent d’une nécessité objective, naturelle (écologie dépolitisée), technique (l’économie vue comme un ordre objectivable soumis à ses propres lois immanentes) ou juridique (le droit dépolitisé, autonomisé, découlant de la seule logique des Droits de l’Homme et des constitutions existantes, interprétés par des cours constitutionnelles pensées comme apolitiques). Il suffit de s’y adapter librement et intelligemment, c’est le règne de la gouvernance acéphale dépolitisée, qui certes contraint les individus, mais ne leur impose pas une volonté particulière, fût-elle collective.
Pour les classes éduquées correspondant à la famille souche, et donc aux parties autoritaires du pays (forte autorité du père, forte inégalité des enfants pour l’héritage), cette acceptation non seulement est moins étonnante, mais parfaitement logique. L’idéal d’une vision hiérarchique, ce n’est pas le caprice d’une véritable décision[7], même supérieure, mais l’application aveugle de la norme objective, impersonnelle, qui s’impose à tous, qu’elle que soient les volontés individuelles, les désirs collectifs, les processus politiques. L’idéal de l’hétéronomie, c’est de préserver tout ce qui fonde l’orientation principale commune qui s’impose à tous, de toute interrogation ou remise en question, dans un territoire symbolique sacralisé, inatteignable et intouchable. La stricte séparation du droit et de la politique, en est sa traduction contemporaine, une fois la religion disparue comme règle fondamentale des sociétés fondées sur la hiérarchie, forme sociale de l’autorité. Que l’orientation néolibérale soit l’axe majeur qui ne doit être remis en question par personne, qu’aucun processus politique ne puisse entamer voire même questionner, voilà qui correspond parfaitement au fond autoritaire des « familles souches » identifiées par Todd. Que les conséquences de cette politique unique et intangible multiplient les inégalités sociales, voilà qui confirme que les individus ne sont pas égaux. Il faut rappeler que la famille souche est la structure anthropologique majoritaire dans l’Union européenne. Les deux composantes familiales les plus stratégiques de nos classes éduquées ont donc, chacune à leur manière, interprété symboliquement le processus européen technocratique sous leur filtre idéologique, de manière avantageuse.
Sans compter le fort vieillissement de la population, les classes du Baby-Boom venant encombrer le haut de la pyramide des âges qui prend ainsi massivement plus de place que dans toutes les époques antérieures, favorisant ainsi sans mystère le côté conservateur du statu quo actuel.
Conclusion
Pour vendre le projet d’Union européenne, invraisemblable au regard de tous les principes démocratiques, les européistes invoquent souvent la prétendue nécessitée de « transcender » l’État, de le présenter comme obsolète, étriqué et dangereux, et d’éviter ainsi le « repli national ». Mais quand on dresse le bilan d’inventaire concret de la gigantesque involution institutionnelle que constitue la « construction » européenne, on en conclut au contraire la nécessité impérieuse de restaurer l’État et la démocratie. Les processus proprement étatiques, nationaux, politiques, démocratiques avaient seulement commencé à produire leurs fruits les plus positifs, lors des trente années ayant suivi la Seconde Guerre mondiale. Et ces fruits étaient extraordinairement prometteurs : redistribution des richesses plus égalitaire, création de la Sécurité sociale, développement des services publics, inclusion sociale et politique des classes populaires, etc. C’est justement en raison des réussites économiques et sociales de cet État, partiellement démocratique durant cette période comme il ne l’avait jamais été auparavant, que les classes dominantes, celles qui avaient le plus à y perdre ont travaillé au moyen de mettre un terme à cette dynamique.
Les ex-citoyens des États membres de l’Union européenne sont les victimes d’un pouvoir qui s’est établi ailleurs, à l’abri de toute pression électorale. Ce pouvoir technocratique prétend surplomber le pouvoir légitimement et démocratiquement désigné par eux. Mais il n’a en réalité aucune légitimité et n’est en aucune façon démocratique. C’est un pouvoir « de fait » qui ne tient que par la complicité des élites politiques nationales, qui ont fait sécession de leur propre peuple. En France, chaque jour, la Cour de Cassation et le Conseil d’État continuent à statuer « au nom du peuple français ». En réalité, ils appliquent des directives européennes que ce peuple a rejetées formellement en 2005. Ce bric-à-brac institutionnel néolibéral chaotique est à bout de souffles, et ne repose sur rien de légitime. Il est plus que temps de redevenir raisonnable, et de revenir à ce qui fait notre axe politique et démocratique contemporain, l’État social souverain.
NOTES
[1] Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, Paris, Fayard, 2015, p.312 et p.314.
[2] Marcel Gauchet, La Condition politique, Paris, Gallimard, 2005, p.495.
[3] Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014. L’Europe sortie de l’histoire ?, Paris, 2013, p.27.
[4] Dans sa chronique à Rue89 de 2014.
[5] Heinrich Brüning (1885-1970) est chancelier de l’Allemagne entre 1930 et 1932. En pleine crise sociale, économique, politique, il instaure des politiques d’austérité : baisse de la part des chômeurs indemnisés, baisse du traitement des fonctionnaires de 20%, hausses d’impôts, etc. Ces mesures ont aggravé la crise. Le nombre de chômeurs passe de 3,5 millions en 1930 à 6 millions un an et demi après. Ces politiques sont une des causes de la prise du pouvoir par Hitler et de la montée du nazisme. Le Parti nazi (NSDAP) passe alors de 14 à 107 députés. Que les Allemands aient retenu l’hyperinflation entre 1921 et 1924 comme cause économique du nazisme et non pas l’austérité entre 1930 et 1932 est un mystère qui parle beaucoup de leur fétichisme monétaire, nationalisme de substitution.
[6] Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, L’Invention de la France, Paris, Hachette, 1981. Depuis, dans tous ses ouvrages, tous passionnants et chargés d’enseignements majeurs, il n’a cessé de développer et d’affiner son modèle. Il faut dire néanmoins qu’il perçoit un effondrement de ce modèle très récemment, du fait des inégalités éducatives. Cf. un de ses derniers ouvrages : TODD Emmanuel, Les luttes de classe en France au xxie siècle, Paris, Seuil, 2020. Notre explication est une version personnelle de son modèle interprétatif, qui ne saurait l’engager.
[7] Pour beaucoup d’intellectuels, le décisionnisme, doctrine inspirée du juriste Carl Schmitt indiscutablement compromis dans le nazisme, est la matrice idéologique du nazisme. C’est tout à fait discutable. L’autorité totale d’Hitler ne provient pas de sa personne, ni de sa volonté propre, mais du fait qu’il est considéré comme exprimant directement un ordre universel, à savoir une nécessité scientifique, naturelle, raciale biologique. Il n’impose pas son caprice personnel, mais il incarne la voix du sang, celle de la race aryenne. Si Carl Schmitt fut progressivement écarté du pouvoir nazi, c’est que sa vision correspondait mal, dans le fond, au nazisme. Il ne suffit pas d’être violemment antisémite, ce qu’était indiscutablement ce juriste catholique polémique. Les solutions proprement juridiques ou étatiques, même très déformées comme celles de Carl Schmitt, sont radicalement étrangères à l’esprit nazi. C’est la nécessité de la race qui s’impose à tous, et qui parle par la voix du Führer, et non pas la décision politique dans le cadre du droit étatique, fût-il nazi. Pour comprendre ce moment hystérique de l’idéal d’hétéronomie germanique, il est conseillé de lire l’ouvrage glaçant de Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, 2014.
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