On ne peut pas séparer la géopolitique de la politique intérieure, sous peine d’être les jouets de l’histoire, et alors même que cette dernière est dans une de ses phases d’accélération les plus spectaculaires.

Nous avons changé de système mondial le 24 février 2022, date qui correspond à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Une relecture attentive de l’histoire géopolitique contemporaine permet de formuler cette affirmation.
L’histoire contemporaine peut être découpée en cinq périodes, correspondant à autant de « systèmes-mondes »
Si l’on considère l’histoire contemporaine (à savoir la période historique qui va des grandes révolutions de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à maintenant) du point de vue d’un « système-monde » dans lequel une ou plusieurs puissances nationales dominent le jeu global en lui imposant un ordre à leur avantage, on peut découper cette histoire récente en cinq périodes qui correspondent à chaque fois en une modalité spécifique d’une forme hégémonique de domination économique, militaire, institutionnelle et idéologique.
PREMIÈRE PÉRIODE
De la fin du XVIIIe siècle à la fin du XIXe, c’est l’Empire britannique qui possède l’hégémonie sur la majeure partie du monde, hégémonie basée sur une puissance industrielle et une domination maritime inédites dans l’histoire.
DEUXIÈME PÉRIODE
Du milieu du XIXe siècle à 1945, les États-Unis deviennent rapidement la 1ère puissance industrielle (avant même 1914), devant le Royaume-Uni, et ce malgré le décollage rapide et puissant de l’Allemagne, qui ne les rattrapera jamais[1]. Les États-Unis deviennent aussi la première puissance financière[2], étant donnés à la fois leur richesse économique due à leur expansion industrielle sans pareille, et leur position de financeur général des deux guerres mondiales, alors même que les dépenses, les pertes matérielles, et les pertes humaines ne les concernent que très peu par rapport aux autres puissances occidentales, creusant ainsi l’écart.
Les bouleversements induits par cette phase de concentration capitaliste et industrielle gigantesque, jetant des millions de paysans intégrés socialement dans l’anomie des villes, la violence des rapports sociaux qui découlent de ces bouleversements, déstabilisent en interne les régimes parlementaires, et en externe les rapports internationaux entre les puissances occidentales, aboutissant aux grandes guerres mondiales et aux crises économiques et politiques de l’entre-deux guerres.
TROISIÈME PÉRIODE
La conjonction de tous ces facteurs aboutit à la situation de 1945, où les États-Unis deviennent la puissance hégémonique du camp occidental, très loin devant toute autre société occidentale, dans le monde cependant multipolaire qui est celui de la Guerre froide (1945-1991). Cette « guerre » est certes froide entre les deux hégémons (États-Unis – Union soviétique), du fait de « l’équilibre de la terreur » dû à la possession par les deux puissances d’un vaste arsenal nucléaire capable d’assurer la destruction de chacune des deux. Mais si les États-Unis n’avaient jusqu’alors jamais été à l’origine de guerres significatives dans le monde qu’ils dominaient pourtant déjà, ils deviennent en 1945 le principal vecteur de guerres régionales, incessantes, dans le cadre de cette Guerre « froide ». Soit directement (comme en Corée ou au Vietnam), soit indirectement de manière dissimulée par le biais de l’omniprésente CIA, ou ouvertement en finançant et protégeant des vassaux régionaux (par exemple Israël) dans leurs visées guerrières.
Chaque économie occidentale, et pour commencer son hégémon, se développe industriellement comme jamais auparavant. Chacune de ces économies occidentales développe alors un système économique mixte, dont une partie capitaliste décentralisée mais sous contrôle macro-économique de l’État, et une partie en dehors des relations de marché capitaliste (en gros correspondant aux activités de chaque « État social »). Ce système économique centré sur l’industrie nationale, et cet équilibre mi-capitaliste, mi-État social, commence à être partiellement démonté de la fin des années 60 jusqu’à la fin des années 80, du fait des débuts de la mondialisation néolibérale (voir sur ce site la série de textes consacrée à l’histoire de l’État d’exception).
QUATRIÈME PÉRIODE
En 1991, L’Union soviétique, de son propre chef, décide de s’auto-dissoudre (sans aucune violence, et sans aucune guerre « chaude »), mettant ainsi fin autant à la Guerre froide, qu’à la nature multipolaire du « système-monde » précédent. Les États-Unis deviennent alors l’unique puissance hégémonique dans le monde, et le nouveau « système-monde » devient de ce fait unipolaire. Les guerres impulsées directement ou indirectement par cet unique hégémon restent cependant incessantes. Car la domination américaine est devenue solidaire et dépendante de son gigantesque appareil militaro-industriel, sur lequel repose in fine la domination du dollar (et des « pétro-dollars »). Ce système militaro-industriel a d’ailleurs pris la main sur le système politique américain lui-même. Et les classes dominantes américaines (les plus grosses fortunes financières) dominent ce système dans le système.
Mais, parallèlement, les années 90 qui voient la naissance de cette unipolarité états-unienne, sont celles aussi de l’explosion de la mondialisation néolibérale, toujours sous l’impulsion des États-Unis, et avec l’aide stratégique des institutions européennes, de l’OMC (qui vient de succéder au GATT), du FMI et de la Banque mondiale. Cette grande mutation du capitalisme occidental désindustrialise comme jamais les pays occidentaux (États-Unis compris), et industrialise à marche forcée la Chine qui devient le nouvel atelier du monde[3], du fait du libre-échange généralisé et de la liberté absolue de mouvement des capitaux, instruisant mécaniquement désormais une division internationale du travail sur la base du moins-coûtant. Or, l’industrie, seule activité productrice permettant des rendements croissants, et donc une puissance sociale d’agir, concrète, exponentielle, était le cœur nucléaire de la puissance occidentale en général, et de la puissance états-unienne en particulier.
Pendant ce temps, les classes dominantes occidentales profitent de la réussite temporaire spectaculaire de leur stratégie néolibérale (qui les débarrasse de tout rapport de force interne), et de leur « victoire » – sans combat – internationale contre l’Union soviétique (disparition d’un rapport de force externe), pour démanteler systématiquement leur États sociaux respectifs, y compris leur capacité de piloter leurs économies nationales, au profit du pilotage automatique des marchés financiers. Les taux de profit des classes dominantes occidentales ne cessent alors d’augmenter, au détriment des salaires, mais cette richesse devient de plus en plus appuyée sur une puissance progressivement « virtuelle », celle des marchés financiers, et non plus sur une puissance réelle, concrète[4].
La Russie, très vaste pays possédant des richesses primaires stratégiques, et une population très bien formée, a toujours posé un problème stratégique pour les États-Unis, dans le sens où il faudrait démanteler ce pays, et sa puissance, notamment militaire et industrielle, pour pouvoir bénéficier directement de ses richesses, tout en éliminant un rival effectif ou en puissance. L’occasion à partir de 1991, de réaliser ce projet structurel est enfin à la portée des États-Unis, et ils utilisent Eltsine, la mafia russe et les oligarques retournés par l’Occident à cette fin. En moins d’une décennie, et avec l’aide active de l’armada des « experts occidentaux » dépêchés sur place, la puissance économique russe est réduite à néant. Fin 1998, alors que la fédération de Russie subit l’humiliation d’un défaut sur sa dette souveraine, les Russes en sont réduits à une économie de troc ! Manque de chance pour les États-Unis, c’est Poutine, pourtant discrètement dans l’entourage d’Eltsine, qui prend sa succession. Et c’est ce que l’on nomme un homme d’État, d’une trempe peu commune, un patriote. Quand les États-Unis se rendent compte de cette catastrophe pour eux, il est trop tard, et Poutine a repris les commandes de l’État russe, redressant sa direction, apurant partiellement mais vigoureusement l’appareil d’État, reprenant la planification économique, se débarrassant d’une partie seulement, mais c’est déjà beaucoup, de la mafia russe et des oligarques inféodés à l’Occident, et essayant de contrôler ceux qui restent plutôt que d’être contrôlé par eux. Le redressement étatique, économique et militaire est rapide et spectaculaire, étant donné l’ampleur de l’effondrement précédent.
Il est alors décidé par les forces occidentales d’amplifier et de systématiser l’encerclement de la Russie par les forces de l’OTAN, sous impulsion et direction américaine bien sûr, ainsi que d’utiliser le pion ukrainien[5] pour fragiliser au maximum la Russie. La Russie poutinienne comprend alors que malgré la fin de la Guerre froide, elle constitue toujours une cible majeure pour les États-Unis. Sans faire de vagues, mais en prévenant qu’elle ne se laissera pas faire, la Russie n’intervient, très ponctuellement, que lorsque la sûreté et l’unité de la Fédération de Russie l’exigent selon elle absolument (Tchétchénie, Géorgie, Donbass, Crimée), alors que toutes les opérations de déstabilisation de ce pays sont soit exploitées, soit créées de toutes pièces par les États-Unis et leurs vassaux (dont les pays de l’UE). Elle reconstitue méthodiquement ses capacités opérationnelles, malgré une démographie affaiblie. D’autre part, elle retravaille ses capacités stratégiques en misant sur la guerre électronique et surtout sur une nouvelle technique de missiles balistiques, la technologie hypersonique[6] qu’ils sont les seuls au monde à maîtriser, ayant travaillé la théorie depuis les années 70, puis, très discrètement, la mise en pratique opérationnelle depuis les années 80. Dans les années 2010, cette technologie révolutionnaire est enfin au point, leur donnant un avantage technique à proprement parler historique, les États-Unis n’étant tout simplement pas en mesure d’implémenter de manière opérationnelle cette nouvelle technologie, du moins dans un temps court. Mais il n’y a pas que cela. Les gigantesques forces militaires états-uniennes sont certes redoutables de par leur masse, leur répartition partout sur le globe[7], leur technicité, leur capacité de destruction, la taille hallucinante du budget américain qu’il leur est alloué. De ce point de vue-là, ils sont très, très loin devant toutes les autres forces militaires dans le monde. De plus, ils commandent directement les forces armées occidentales intégrées dans l’OTAN.
Mais il faut cependant avoir en tête des facteurs très importants de pondération. Pour les comprendre, il faut ici ouvrir une parenthèse au sujet de la guerre. Il y a au moins deux sortes de guerre[8], la guerre asymétrique et la guerre classique. La guerre asymétrique voit s’opposer 2 adversaires dont l’un est très puissant, et l’autre très peu, dont l’équipement n’est même pas comparable. Celui qui l’est peu, s’il dispose d’une population patriote ou d’une guérilla très motivée (ou les deux), ne peut espérer écraser l’adversaire ou éviter de très grandes destruction sur son sol et sa population civile. Mais si ses forces résistent au choc initial, ce qui est souvent le cas, ils peuvent harceler l’occupant de manière indéfinie, rendant sa maîtrise du terrain toujours plus coûteuse en hommes, en matériel et en argent, le temps jouant pour eux, les exactions de l’occupant assurant le renouvellement constant des résistants et la motivation de ceux déjà engagés dans la lutte. L’issue finale dépendra alors de la motivation de l’occupant à rester indéfiniment sur un territoire hostile. La guerre classique, symétrique, oppose deux adversaires aux forces comparables, même si elles ne sont pas parfaitement égales bien sûr. Trois facteurs jouent alors un rôle crucial. Le premier est la capacité opérationnelle des forces en présence : efficacité des troupes, leur nombre mobilisable, leur expérience, l’intelligence des tactiques employées, la cohérence de l’ensemble, l’efficacité sur le terrain du matériel mobilisé (fiabilité, opérabilité, coût, etc.). Le second est la force économique de l’arrière, sa capacité de résilience, sa capacité à renouveler les stocks de guerre (véhicules, armes, munitions) et à les acheminer jusqu’au front. Le troisième est la motivation des populations civiles, supportant leurs troupes, les opérations militaires et leur direction politique, en gros leur patriotisme.
Or, sur tous ces points cruciaux, les États-Unis souffrent de faiblesses absolument stratégiques, et qui n’ont eu de cesse de s’amplifier. Lors d’une guerre asymétrique, ils sont naturellement sûrs de l’emporter dans les premiers temps. Mais ils sont incapables de traduire cette victoire tactique en victoire de long terme. Ils n’ont pas assez de troupes au sol, et ils ne veulent pas perdre de soldats (pour différentes raisons structurelles). Le coût d’une intervention américaine est délirant. Le système militaro-industriel états-unien est le plus cher du monde (du point de vue du rapport qualité-prix). Comme ce système est intégré, et domine les rapports politiques de ce pays depuis la Seconde guerre mondiale, comme d’autre part son acheteur est captif (pas de concurrence internationale), l’État, financé par les impôts et la capacité des États-Unis à imposer sa monnaie dans le monde, et donc de pouvoir tirer des traites sur le reste du monde qui lui est inféodé économiquement, les grandes firmes privées américaines d’armement (en fait un oligopole) qui font partie de ce système savent qu’elles peuvent imposer des coûts véritablement astronomiques à l’administration. Plus elles proposeront des solutions sophistiquées techniquement, plus elles pourront les lui vendre cher. Or, la sophistication technologique est à double tranchant sur le terrain. C’est un matériel coûteux, fragile, difficile à maîtriser (il faut des gens très formés, durs à remplacer), et qui mobilise des ingrédients et une chaîne de production complexe difficile à contrôler nationalement pour un pays largement désindustrialisé[9]. L’économie productive états-unienne est déclinante depuis sa désindustrialisation. Lors d’un conflit symétrique durable, sa capacité économique et productive à soutenir une guerre longue classique est faible, son plafond productif est très vite atteint, sans compter le coût exponentiel d’un effort prolongé. Quant à la population américaine, elle est fondamentalement isolationniste, dès qu’une guerre signifie des pertes humaines américaines substantielles.
Bref, sur les 3 facteurs stratégiques d’une guerre conventionnelle symétrique, les États-Unis sont infiniment plus faibles que ce que suggèrent leur domination militaire apparente et leur budget militaire en valeur absolue. D’où le fait qu’ils n’arrivent jamais à véritablement gagner une guerre asymétrique dans le temps long lorsqu’ils font face à une véritable résistance populaire, et qu’ils sont structurellement faibles (relativement bien sûr) dans le cadre d’une guerre conventionnelle qui dure. Mais leur volonté belliqueuse, leur assurance militaire, n’ont absolument pas tenus compte de ces points de faiblesse. Les néo-cons qui dominent le système politique états-unien depuis des décennies, sont les plus va-t’en guerre du monde. Et ils ont superbement sous-estimées les capacités militaires montantes de la Russie poutinienne[10].
CINQUIÈME PÉRIODE
Ce sont toutes ces contradictions, et ces évolutions de fond, qui se sont cristallisées lorsque les États-Unis ont fait la provocation de trop en Ukraine. Certes, ils ont obtenu beaucoup des victoires secondaires (mais très importantes) qu’ils escomptaient de ce conflit qu’ils ont provoqué avec tant d’opiniâtreté depuis la fin des années 90. Ils ont obligé les Russes à dépenser de grandes quantités de ressources militaires sur un conflit dans lequel ils n’étaient pas partie prenante directement[11], ils ont séparé l’économie russe de l’économie européenne, et notamment allemande, vieil objectif important pour eux pour des tas de raisons. Ils ont, de ce fait, imposé leur gaz de schiste (hors de prix) aux économies européennes, y compris à l’Allemagne, alors que celle-ci avait renoncé par ailleurs naïvement au nucléaire et qu’elle dépendait donc structurellement du gaz russe peu cher pour maintenir son industrie. Les plus grosses entreprises allemandes ont donc désormais intérêt à délocaliser aux États-Unis pour avoir un accès plus direct et moins cher à la seule source énergétique qu’il leur reste. C’est ce qu’elles ont déjà commencé à faire. Enfin, les États-Unis dépècent ce qu’il reste des richesses ukrainiennes à leur profit. Mais l’objectif principal – isoler et affaiblir structurellement la Russie et opérer à cette occasion un changement de régime pour éliminer Poutine – est non seulement un fiasco retentissant, mais aboutit au résultat tout simplement inverse, pour les raisons structurelles, que nous venons d’évoquer. Pire, cette humiliation sur le terrain, alors que les forces de l’OTAN ont toutes été mobilisées dans le conflit[12], se sont révélées, aux yeux du monde, inférieures sur tous les plans aux seules forces russes. La capacité opérationnelle de la Fédération de Russie, sur le terrain, se révèle donc, a priori, la meilleure, pour l’instant, dans le cadre d’un conflit classique symétrique (ce qu’on avait d’ailleurs pu constater partiellement en Syrie).
La Russie et sa capacité militaire de projection de ses forces dans le monde, mis en relation avec la force économique chinoise, constituent donc un pôle de puissance mondial qui n’est plus dépendant, parce qu’inférieur, au pôle occidental, et encore plus sûrement à terme avec la coopération en voie d’institutionnalisation des BRICS+. Et ce malgré l’hyperpuissance états-unienne, que l’on a sans doute longtemps surestimée. Il ne faudrait pas cependant avoir le défaut inverse et se mettre du coup à les sous-estimer. Les États-Unis ne disparaissent pas comme par enchantement, et resteront une superpuissance redoutable pour longtemps. Il suffit de penser à leur capacité indubitable de destruction et leur répartition dans le monde[13]. Mais de toute évidence, l’heure de l’unipolarité est derrière nous. De nouveau, nous changeons bel et bien de système monde à partir du 24 février 2022. Les puissances qui dominent le nouvel ordre mondial (Chine et Russie), sont des puissances capitalistes, mais relevant d’un capitalisme plus proche de l’ancien, le capitalisme entrepreneurial et national classique de la 2e révolution industrielle, fondé sur la puissance industrielle, et non pas le capitalisme néolibéral financiarisé et reposant sur la division internationale du travail basée sur le libre-échange, et donc sur un fonctionnement de marché en quelque sorte automatisé, dérégulé, financiarisé, dépolitisé.
Cette différence est fondamentale. Les relations économiques des BRICS, sous direction chinoise et russe, sont basées sur les non moins classiques coopérations internationales, et la synergie industrielle, militaire, commerciale, financière et monétaire, et non pas les marchés livrés à eux-mêmes. Les intérêts de ses membres, et pour commencer de ses deux puissances dominantes, sont très divergents, mais l’hostilité déchaînée des pays occidentaux (qui jouent leur domination mondiale historique) est telle qu’ils sont contraints de se rapprocher autant qu’ils le peuvent et d’inventer de nouvelles institutions pour coordonner leur rapprochement. La vitesse à laquelle ils improvisent une coordination et coopération militaire, stratégique, commerciale, financière, bancaire et monétaire, bien qu’encore fragile et balbutiante, est impressionnante. Tout pays occidental qui voudra rompre avec la stratégie mortifère et perdante de l’ancien système (celui de la mondialisation néolibérale), n’aura d’autre choix que de se rapprocher d’une manière ou d’une autre de ce nouveau pôle mondial. Malheureusement, pour l’instant, on ne voit pas émerger une réflexion stratégique politique dans les milieux d’opposition au néolibéralisme, réflexion prenant toute la mesure de ce changement d’époque et de cette mutation stratégique fondamentale. Pourtant, il serait absolument irréaliste de croire qu’une rupture avec les institutions néolibérales puissent se dérouler indépendamment du contexte géopolitique pour le pays qui tenterait l’aventure, et qui, de facto, deviendrait l’ennemi public numéro un pour le reste du monde occidental, du moins au tout début. Il faut donc d’ores et déjà envisager la manière dont nous devrions en tenir compte, y compris en amont de ce qu’il faut programmer pour opérer cette rupture plus que jamais indispensable.
Quant aux évènements actuels au Moyen-Orient, la guerre actuelle de nettoyage ethnique à Gaza et en Cisjordanie, il est trop tôt pour inclure cet épisode, d’une incroyable sauvagerie, dans ce nouvel ordre mondial. Il est certain que les États-Unis, avec leur soutien déterminé et très visible de ces crimes de guerre d’ampleur historique, finissent de dégrader leur image mondiale et de compromettre leur influence au Moyen-Orient. Ces évènements annulent également le rapprochement récent entre l’Arabie Saoudite et Israël (la normalisation était en bonne voie), tout comme la possibilité de passer par Haïfa pour la nouvelle route de la soie chinoise (ou le projet concurrent israélo-américain), finissant d’unir plus solidement le nouveau bloc des BRICS. On peut également d’ores et déjà observer la condamnation tout à fait inhabituelle des peuples de cette opération choquante dans le monde entier, y compris aux États-Unis, ce qui est encore plus inhabituel, déstabilisant le gouvernement démocrate actuel alors que les élections se profilent. Les États-Unis ont envoyé porte-avions et sous-marins nucléaires dans la région, afin d’intimider les pays voisins qui pourraient être tentés de porter une aide militaire aux territoires palestiniens. Mais la Russie et même la Chine ont fait de même, afin pour leur part de dissuader les États-Unis d’en profiter pour reprendre la main directement en Syrie à cette occasion, ou toute autre opération de déstabilisation majeure, dans une ambiance très Guerre froide 2.0. Il est très difficile de dire ce qui va en découler in fine, à part un drame humanitaire majeur, Israël prenant la responsabilité d’être l’objet d’une poursuite pour crimes contre l’humanité[14]. Les effets boomerang de long terme jouent tous en défaveur d’Israël, alors que c’est bien évidemment la pièce maîtresse de l’influence américaine au Moyen-Orient, leur permettant de contrôler (par le chaos permanent et la division soigneusement entretenue) l’approvisionnement mondial en pétrole (et secondairement en gaz), élément parfaitement stratégique de toute politique économique pour une superpuissance, pour encore longtemps.
L’équilibre mondial précédent est derrière nous, et n’a plus aucune chance de se rétablir
Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste en géopolitique pour voir les évolutions en cours et pour percevoir de manière rétrospective la signification des systèmes précédents et des logiques qui font se succéder un système à un autre. On ne peut pas encore prévoir la forme stabilisée des nouveaux équilibres mondiaux, en cours très rapide de recomposition. Mais on peut cependant affirmer sans l’ombre d’un doute que l’équilibre précédent est derrière nous, et n’a plus aucune chance de se rétablir. On peut aussi affirmer que le nouveau système-monde sera durablement multipolaire. Ce qui en soi est une bonne nouvelle pour nous (pour la société française, comme pour toutes les sociétés occidentales). En effet, dans le cadre actuel, notre destin est particulièrement sombre, étant encore coincés dans cette partie du monde où la mondialisation néolibérale reste la règle, et ce, sous domination américaine. Cependant, cette dernière chancelant, et étant contestée par des puissances ayant l’avenir devant elles, les forces politiques qui veulent restaurer des règles sociales plus positives et opérationnelles pourront compter sur un environnement international moins unilatéral, monolithique et oppressant que celui des dernières décennies. Que ces nouvelles puissances ne correspondent pas à leur idéal social ou politique n’a ici aucune importance du point de vue géopolitique. Cela crée tout un monde d’opportunités qui n’existaient pas ne serait-ce qu’il y a quinze ans.
Une opportunité historique pour les peuples
Nos sociétés occidentales sont actuellement en crise généralisée comme l’est le système-monde qui leur correspondait depuis un demi-siècle. Pour sortir de cette crise, elles n’ont d’autre choix que celui de reconquérir leur souveraineté nationale. Cette souveraineté retrouvée rend possible l’action de la communauté des citoyens en faveur de la construction d’un droit international fondé sur la coopération, en opposition à un droit fondé sur la supranationalité. Elle rend également possible son action en faveur du progrès social, progrès interrompu il y a quarante ans – alors qu’il est le meilleur moyen de pacifier durablement toute société moderne. La souveraineté nationale est la première marche en direction de la démocratisation de l’État[15], sans laquelle la communauté des citoyens ne peut avoir de prise sur l’État. Pour les Français, cette reprise en main de l’État est le moyen de renouer avec une tradition qui conçoit la nation comme un concept d’abord politique, et non comme un principe d’abord ethnoculturel qui divise les classes populaires, qui fait planer le risque d’une guerre civile entre-elles, et qui les affaiblit dans le combat pour parvenir à la conquête du pouvoir. C’est d’ailleurs la restauration de la souveraineté, du sens de l’État et de l’intérêt national, qui permettra l’indispensable réindustrialisation du pays et le rééquilibrage territorial, tous deux clés du plein emploi et de l’assimilation sociale de l’immigration des dernières générations. Ce qui est bien sûr la seule manière efficace d’aborder ces problèmes, du moins dans le long terme et une fois que l’on aura arrêté d’attiser l’aspect identitaire de ces conflits, tandis que le « combat contre le racisme », ou le « combat contre l’islamisme », qu’ils soient justifiés ou non, sont par définition contre-productifs, produisant les effets inverses des objectifs proclamés. Car ceux qui le mènent avec de bonnes intentions (je ne parle pas des autres) alimentent la machine à diviser, nourrissent et stimulent les combats identitaires, galvanisent leurs adversaires, et s’attaquent à telle ou telle partie des classes populaires parce qu’ils n’auraient pas la bonne attitude ou les bonnes pensées (encore une fois, que cela soit fondé ou pas est une autre question). Tels sont donc les enjeux : éviter la guerre civile qui menace notre pays, le sortir des guerres de l’OTAN actuelles et à venir, et reconquérir notre autonomie politique, seule manière de rendre de nouveau possible le progrès social et la cohésion nationale.
Ce but n’a rien d’inaccessible, il implique d’agir de manière structurée et collective, comme cela s’est toujours fait dans toute société nationale moderne qui veut prendre son destin en main. Le but, très classique (nul besoin de vouloir réinventer l’eau tiède), est de construire une majorité capable d’incarner l’intérêt général du moment, disposant d’un programme crédible de rupture avec les institutions de la mondialisation néolibérale, UE et OTAN compris et d’une équipe suffisamment fournie et compétente pour le réaliser efficacement. L’inertie politique des Français et de leurs organisations résulte de leur incompréhension des blocages idéologiques et institutionnels du pays, et du manque de perspectives dans le cadre actuel, qu’il s’agit précisément de changer. Force est de constater que, depuis des années, notre organisation collective est incroyablement atone, alors qu’au niveau international, tout s’est remis à bouger. Pourtant, riches des enseignements des évènements en cours, nous avons grandement tort de rester passifs, car nos classes dominantes affolées tentent de maintenir à tout prix l’ancien système en le radicalisant, en le transformant en un totalitarisme nouveau, nous entrainant ainsi dans leur sillage vers un chaos suicidaire et nihiliste. Ce chaos, on ne pourra pas l’éviter si l’on ne reprend pas possession de notre État, notre seul moyen d’opérer une réorientation majeure rapidement et efficacement. L’État souverain est une unité d’action et d’effectuation tout bonnement irremplaçable pour une société moderne qui veut rester politique et garder la maîtrise de son destin collectif. Penser que l’on puisse s’en tirer sans restaurer cet outil et en prendre le contrôle, c’est, comme disent les Québécois, « rêver en couleur » …
NOTES
[1] Mais qui dominera régionalement, et ce jusqu’à maintenant, le reste des économies européennes – bénéficiant aussi largement des investissements américains depuis son décollage.
[2] Là aussi passant devant le Royaume-Uni.
[3] Après l’Angleterre puis les États-Unis, donc les 2 précédentes principales puissances mondiales.
[4] Celle de pouvoir produire soi-même, pour une société donnée, des objets et des infrastructures matérielles, dans toute leurs composantes, augmentant la puissance d’agir de cette société en son ensemble. Pour x millions de personnes, avec une productivité moyenne concernant la production matérielle donnée, cette société est capable de faire un nombre y de choses concrètes. Si cette productivité double la décennie suivante, les mêmes x millions de personnes composant cette société peuvent faire 2*y de choses concrètes. Et cette augmentation formidable de la puissance d’agir à l’échelle de la société ne cesse d’augmenter avec le développement d’activités industrielles, ce qui n’est pas vrai pour l’écrasante majorité des autres activités productrices (tout aussi importantes puissent-elles être par ailleurs, ce qui est une autre question, il ne s’agit pas de soutenir absurdement qu’il ne faudrait avoir que des activités industrielles). C’est ce qui fait l’importance essentielle des « rendements croissants ». Le secret de la puissance occidentale ne réside nulle part ailleurs… Qu’une chose aussi évidente ne soit pas enseignée (et pour commencer dans les « sciences économiques », saturées d’idéologie) reste un mystère. La géopolitique aussi doit partir de cette vérité de base. Ce n’est souvent pas le cas.
[5] En misant sur les forces historiquement anti-russe de sa partie occidentale, qui a fait du nazi Bandera son héros national du fait de son hostilité aux Russes, en jouant sur la proximité géographique de ce pays, et son importance stratégique pour l’économie et la défense russe. Tous ceux qui ont voulu briser la Russie ont compris l’importance de l’Ukraine pour réaliser cet objectif, sans exception.
[6] La technologie plasma permet de repousser l’air devant le missile, annulant en partie la résistance de l’air, et donc l’échauffement correspondant, permettant des vitesses inédites et des changements de direction presque immédiats malgré cette vitesse jamais atteinte jusqu’alors dans la stratosphère (tant qu’il y a une résistance de l’air donc).
[7] 800 bases militaires déclarées, près de 200 000 hommes stationnés à l’étranger.
[8] En mettant de côté la guerre dite dissymétrique, deux armées comparables techniquement dont l’une est matériellement inférieure de manière significative.
[9] Composant électroniques, terres rares, etc., autant de points de faiblesse en cas de conflit mondialisé.
[10] Comme ils avaient sous-estimées les capacités de la Chine à monter en gamme dans leurs capacités productives et leur niveau potentiel de recherche-développement, pensant que les choses vraiment complexes étaient naturellement réservées à l’Occident…
[11] Donc quasiment sans pertes humaines pour eux, mis à part quelques officiers supérieurs, instructeurs, et autres, dépêchés sur place.
[12] Pas toutes ses forces humaines mais toutes ses forces matérielles, ce qui est en soi énorme.
[13] Sans compter de surcroît ses 11 porte-avions et ses 18 sous-marins nucléaires capables de lancer des missiles, lui permettant d’investir rapidement ses forces de frappe presque n’importe où dans le monde en quelques jours.
[14] On n’a sans jamais tué délibérément autant d’enfants en si peu de jours, et agonis de tant de bombes une population civile sur un territoire aussi réduit et densément peuplé, tout en le coupant de tout moyen de survie par un blocus absolu.
[15] Qui implique, notamment et pour ne prendre qu’un exemple, que le référendum trouve une place centrale dans les pratiques institutionnelles nationales.

